Quelle belle aventure lorsqu’une balade à vélo m’a transportée dans un quartier où j’ai habité il y a près de dix ans — et à ma plus grande surprise, un des tricot graffiti que j’ai posé à l’époque était toujours là.

Le temps s’est dépeint sur lui. Les couleurs ont viré — le bordeaux s’est terni, le tout est devenu gris-sur-gris. Les motifs effacés. Les décorations estompées. La laine effilochée. Dix ans de pluie. De gel. D’été. Il a vieilli comme on vieillit tous.

Mais il est .

Ils auraient pu l’enlever. Le retirer et remettre le poteau à nu. Personne n’a osé. Ils l’ont gardé. Un choix affirmé.

Aimé intentionnellement.

Ce tricot était un projet collectif. J’avais fait un appel à tous en 2017 et plusieurs m’avaient fait parvenir des morceaux tricotés que j’avais ensuite assemblé et attaché au poteau en mars de l’année suivante. Je ne sais pas pourquoi ce poteau en particulier. Je vais toujours à l’instinct. À l’époque le projet de la ruelle verte naissait en même temps. Il y avait eu une rencontre ce printemps là et je faisais partie du comité. Je ne connaissais rien aux plantes mais j’étais curieuse et j’avais envie d’apprendre. Pas longtemps après j’ai dû déménager et malheureusement je n’ai rien vu se concrétiser.

Aujourd’hui, autour du poteau, la vie a poussé — une nature luxuriante, de la verdure, du vivant qui respire. Le tricot a grandi avec la ruelle. Deux projets. Deux temps. Entrecroisés et reliés.

Ce geste de conservation me dit quelque chose. Pas du désintérêt. Pas de l’amnésie. Mais une reconnaissance — celle du fait-main. De l’attention. La communauté qui dit: c’est bon, on le garde. Préférer un vieux tricot à un poteau froid de métal, ça en dit long.

On pose un tricot pour le donner. Pour que les gens le rencontrent, le chérissent ou l’ignorent. On ne sait jamais ce qui arrive après. Mais ici, ils ont choisi de le garder.

Et ça me dit qu’il reste encore de l’humain.

Me voici le jour de l’accrochage sans savoir qu’il serait toujours là, des années plus tard et moi aussi, entre-temps, vieillie. La vie est ainsi faite de beaux hasards. Un jour, je retournerai peut-être dans la ruelle, poser un autre tricot pour redonner au voisinage un peu de la joie que j’ai ressenti en voyant le vieux tricot tout décrépi. Savoir qu’on l’aimait pareil, même vieux, ce tricot collectif.